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  • samedi, juin 04, 2005

    L'IVRE D'ORGUE

    "L'édifice même semblait ébranlé par cette combinaison de bombardes et de soubasses, si impérieuse que, sans le secours d'une faible raison, l'on eut sans peine, et même, je crois, avec une certaine volupté, accepté de s'oublier, de se fondre et de se dissoudre au sein de ces vibrations inhumaines. Et dire que ce n'était que la première note ! L'avant-garde d'une armée portant le Te Deum faisait son entrée, bientôt sui­vie de la Petite Écurie et la Chambre du Roy, dont les fanfares s'enchaînaient et se déchaînaient aux claviers avec une vigueur croissante, pour finir par un royal accord d'ut majeur, que mes doigts ne voulaient plus quitter. Frère Frédéric repoussa prestement les trois quarts des jeux, pour laisser place à un intermède plus léger, comme un spectateur imagi­naire aurait pu voir succéder les frêles hautbois aux orgueilleuses trompettes. Celles-ci revinrent bientôt pour une nouvelle et brève parade, et soudain, par une habile manœuvre de mon factotum, il me sembla qu'on venait subitement de recou­vrir l'orgue d'un lourd et invisible dais, comme pour accompa­gner d'une marche lente et voilée le retour des guerriers moins chanceux à leur ultime demeure. J'ai déjà parlé ci-dessus de ce mélange qu'on nomme ici fond d'orgue ; il est très remarquable que sa couleur solennelle, sans ostentation aucune, semble conve­nir au mieux chaque fois que l'émotion, plutôt que de s'épan­cher librement, doive se plier à la gravité d'un rite, ou s'accorder à la tristesse d'un adieu. Mais en ce moment précis, tout autant qu'à la couleur des jeux, l'impression insolite qui se dégageait de ce passage plus intérieur tenait beaucoup à la conduite des accords, qui loin de s'enchaîner de façon traditionnelle, donnaient l'impression de glisser insensiblement de l'un à l'autre, avec une fluidité que je n'avais encore jamais rencontrée. Une courte cadence préparait ensuite le retour du plein jeu, alternant les deux combinaisons au gré de points d'orgue de plus en plus interrogatifs, de sorte que l'auditeur déconte­nancé ne se demandait plus qu'une chose : « Et après ? » Après ? C'était de nouveau l'armée victorieuse toute entière qui revenait parader corps après corps, colonne après colonne, soldat après soldat. Voix après voix, l'orgue déroulait à pleine puissance un hymne de victoire impérieux qui paraissait ne jamais devoir finir, tant les entrées fuguées se succédaient au gré d'une strette fiévreuse, avec un sens consommé de la drama­turgie. De temps à autres, d'impressionnantes pédales laissaient augurer d'un possible répit, mais le contrepoint reprenait chaque fois de plus belle, pour culminer enfin dans un éblouis­sant final, où tous les tuyaux de l'orgue se rassemblaient en un feu d'artifice de gloire, de splendeurs et de jubilation, d'une plé­nitude absolue. Certes, il fallait avant tout louer de cette munificence le Créateur de toutes choses ici-bas ; mais assurément, ce Louis Marchand devait être un bien grand homme pour avoir su ainsi exploiter les talents dont le ciel l'avait doté. J'étais fort incapable de la moindre pensée, épuisé au physique comme au moral par cette pièce trop puissante et trop neuve pour moi, lorsque fit soudain irruption à la tribune une sorte de géant hirsute, fen­dant l'air de grands gestes brusques et blasphémant un tissu d'imprécations sans le moindre souci du lieu comme de l'audi­toire. Frère Frédéric, visiblement terrorisé, se recroquevillait derrière la statue du roi David trônant à l'extrémité du buffet, mais le colosse entreprit aussitôt de l'en déloger, le sommant en peu de mots, d'un ton qui ne souffrait aucune répartie, de lui expliquer par quel miracle on exécutait, dans son église et sur son orgue, l'une de ses compositions".

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